Deux ans après leur arrestation aux côtés d'environ 80 truands et petits voyous qui leur seraient subordonnés, lors de l'opération Colisée le 22 novembre 2006, les six cadres supérieurs de la mafia se sont tour à tour levés pour plaider coupable, hier devant le juge Jean-Pierre Bonin, au Centre des services judiciaires Gouin.
Du même coup, des documents judiciaires jusqu'ici protégés par une ordonnance de non-publication deviennent publics. Préparés par la GRC, ces documents révèlent des secrets sur le fonctionnement quotidien de la mafia, que le Journal vous présente dans les pages qui suivent.
Ironiquement, dans l'immense box des accusés, le petit groupe était divisé en deux factions autrefois rivales.
Les Siciliens d'un côté, avec le parrain Nicolo Rizzuto, 84 ans, flanqué de ses fidèles conseillers Rocco Sollecito et Paolo Renda, et les Calabrais plus loin. On parle ici du chef des opérations sur le terrain Francesco Arcadi, et ses deux hommes de main, Francesco Del Balso et Lorenzo Giordano, deux types violents et sans pitié.
De 168 chefs d'accusation à 21
Des 168 chefs d'accusation qui pesaient contre eux initialement, la Couronne a accepté d'épurer le tout à 21 chefs, principalement gangstérisme, possession d'argent criminellement obtenu et complot.
Mais attention, la Couronne se défend d'avoir flanché pour obtenir un plaidoyer au ter me de longues négociations.
«Les chefs de complots englobent les aspects importation et exportation de drogue, extorsion, le bookmaking, les produits de la criminalité et la tenue de maisons de jeu illégales, explique Me Yvan Poulin, de la Couronne fédérale.
Depuis des décennies, la police tentait de coincer les dirigeants du clan Rizzuto, se cassant les dents la plupart du temps.
Mais cette fois, les chefs du gang ont dû s'incliner devant la lourdeur de la preuve.
Une preuve qui révèle la mainmise qu'ils détenaient sur tout un éventail d'activités criminelles et le régime de terreur qu'ils imposaient aux trouble-fête.
Malgré ce plaidoyer historique, le coauteur du livre Rizzuto, l'ascension et la chute d'un parrain, Lee Lamothe, est déçu.
«La preuve était parfaite, pourquoi conclure une entente ? Ils (la poursuite) auraient dû forcer pour faire le procès. Le gouvernement n'a jamais été aussi puissant par rapport à la mafia. Il n'a jamais eu un aussi gros marteau pour frapper ces gars-là (les mafieux)», déplore-t-il.
Selon lui, un procès aurait permis d'exiger des peines plus lourdes pour les accusés.
«Ça envoie le message que la mafia à Montréal a à avoir peur de la police, mais malheureusement, elle n'aura pas peur de la justice», conclut M. Lamothe.
LES REPRÉSENTATIONS SUR LA SENTENCE À IMPOSER AUX CHEFS MAFIEUX SE DÉROULERONT LE 16 OCTOBRE.
Avec la collaboration de Mélanie Brisson
L'OPÉRATION COLISÉE EN BREF
2001 : Début de l'enquête, après une tentative d'extorsion de 500 000 $, à Toronto.
22 novembre 2006 : Une armée de policiers investit des dizaines de résidences du Grand Montréal et y arrêtent près de 90 présumés membres de la mafia, dont six têtes dirigeantes.
De nombreux employés de compagnies sont infiltrés à l'aéroport Trudeau pour y faciliter l'entrée de drogue.
Des dizaines d'accusés sont mis sous écoute électronique.
La mafia avait établi son quartier général au café Consenza, rue Jarry Est, à Montréal, lieu d'échange d'argent et de rencontres.
La police a observé 192 transactions d'argent au Consenza entre 2004 et 2006.
La division bookmaking, à Laval, a été épiée par des caméras de surveillance piratées par la police.
L'opération Colisée a mobilisé plus de 700 policiers - de la GRC, de la police de Montréal et de Laval, de la Sûreté du Québec -et employés de l'Agence des services frontaliers et de l'Agence du revenu du Canada.
OPÉRATION COLISÉE
Coupable de gangstérisme et de possession d'argent criminellement obtenu
84 ans
Père de Vito Rizzuto
Il immigre au Canada en 1954 et s'enfuit au Venezuela dans les années 1970, se sentant menacé par son rival Paolo Violi. Il y ouvre un café, El Padrino (Le Parrain).
Il est emprisonné à Caracas de 1988 à 1993 pour possession de cocaïne.
Il rentre au Canada en 1993.
Après l'arrestation de son fils Vito en janvier 2004, Nick, qui s'était fait plutôt discret, reprend les commandes de l'organisation.
Il n'est pas celui qu'on voit ou qu'on entend le plus souvent pendant l'enquête Colisée. Mais il est l'autorité suprême du clan, et on cherche à obtenir son approbation avant toute décision importante.
Très souvent présent lors des séances de partage d'argent, il a la drôle d'habitude de cacher des liasses de billets dans ses chaussettes quand il quitte le Consenza, quartier général de l'organisation.
Son intervention, dont on ignore les détails, a permis la libération de Nicola Varacalli, cinq semaines après qu'il a été enlevé par une famille rivale de Granby voulant intimider le clan Rizzuto, en décembre 2005.
Coupable de gangstérisme, de possession
d’argent criminellement obtenu, de
possession d’une arme dont il ne détenait
pas le permis et d’entreposage négligent
d’une arme à feu
69 ans
Il porte le titre de consigliere (c'est-à-dire qu'il est membre du C. A. de l'organisation).
Il participe à toutes les décisions stratégiques avec Nicolo Rizzuto, dont il est le gendre.
Il a épousé la soeur de Vito Rizzuto, dont il est un successeur potentiel.
Il est considéré comme le financier de la famille Rizzuto.
Dans la preuve amassée, on le voit cautionner l'enlèvement d'un homme qui a une lourde dette.
Les litiges entre membres de la famille, parfois d'aussi loin que New York, lui sont souvent soumis.
Officiellement, il est entrepreneur en construction.
Il n'avait été condamné qu'une fois auparavant, soit en 1972, pour un incendie criminel dans un centre commercial.
Coupable de complot, de gangstérisme
et de possession d’argent
criminellement obtenu
54 ans
Il est fidèle depuis plus de 20 ans à Vito Rizzuto, incarcéré aux États-Unis.
Il est le parrain par intérim de la mafia montréalaise en l'absence de ce dernier.
Sa désignation ne faisait pas l'unanimité dans le milieu en raison de son manque de diplomatie.
Il supervisait trois groupes de trafiquants de drogue.
Il est reconnu pour être parfois indiscipliné et violent.
Il autorisait ou ordonnait les voies de fait, les tentatives d'extorsion, les menaces, etc.
Sa vie a souvent été menacée. Il a notamment échappé à un complot d'enlèvement en juillet 2001.
Au moment de la rafle policière de novembre 2006, il se terrait d'ailleurs dans un chalet de chasse de Hemmingford.
Coupable de trafic de cocaïne, de complot,
de gangstérisme, de possession d’argent
criminellement obtenu et de fausse
déclaration en vertu de la loi sur l’impôt
38 ans
Quartier général: Bar Laennec, Laval
Il est le bras droit de Francesco Arcadi, dirige les activités de la division bookmaking et est très impliqué dans la "brigade de recouvrement" du clan. Il n'hésite pas à commander le passage à tabac des mauvais payeurs.
«Vedette montante» de l'organisation, Francesco Del Balso est officiellement classeur de fruits et de légumes dans un Intermarché.
Grand joueur, Del Balso était un important client du Casino de Montréal, où il aurait misé plus de 8 M$, une façon de blanchir de l'argent, croit la police.
Contrairement aux plus vieilles générations de mafiosi, Del Balso n'hésitait pas à étaler son train de vie princier, possédant de riches propriétés et accumulant les voitures de luxe.
Coupable de complot, de gangstérisme
et de possession d’argent
criminellement obtenu
60 ans
Il accompagne presque toujours Nicolo Rizzuto.
Il est très discret.
Il tient des propos très peu élogieux sur les Noirs
membres de gangs de rue avec qui l'organisation a des problèmes. Il les compare à des animaux.
Très préoccupé par le meurtre de Domenico Macri, une jeune étoile montante de l'organisation, il est de toutes les réunions portant sur la réponse du clan à ce meurtre. Il conseille à tout le monde d'être prudent et d'éviter de sortir le soir.
Il conseille la famille, surtout en ce qui a trait au maintien des traditions de la mafia italienne.
Il est le lien entre le clan Rizzuto et l'Italie, surtout la région des Pouilles, où il est né.
Coupable de complot, de gangstérisme
et de possession d’argent
criminellement obtenu
45 ans
Homme de main et de poings...
Quartier général: Bar Laennec, Laval
Il est le bras droit de Francesco Arcadi
Il est le patron des activités de paris en ligne du clan, avec son ami Francesco Del Balso.
Impliqué lui aussi dans la brigade de «recouvrement» du clan, il n'hésitait pas à se servir de ses poings.
Considéré comme l'un des plus violents du clan, il aurait été impliqué dans une tentative de meurtre contre un trafiquant de drogue et aurait tiré des coups de feu en direction d'un proche des Hells Angels.