Le Journal a récemment pu retrouver la trace de Lafleur et présente en exclusivité, photos à l'appui, de quoi est faite la nouvelle vie de l'homme qui a marqué la commission Gomery sur le scandale des commandites par ses ahurissants trous de mémoire.
D'abord en semi-liberté au sixième de sa peine depuis janvier, Jean Lafleur est en liberté totale depuis le 27 août et loge dans la résidence familiale de son bon ami, le restaurateur Alain Creton.
M. Creton l'a de plus embauché dans son célèbre établissement, Chez Alexandre.
Quand la Commission nationale des libérations conditionnelles lui a octroyé sa libération conditionnelle totale, elle faisait grand cas de ce retour aux sources qui devait permettre à l'ex-publicitaire millionnaire de réapprendre à trimer dur pour un modeste salaire.
Et ce même si l'homme de 67 ans, dont la peine imposée en juin 2007 ne se termine pas avant la fin de 2010, n'a pour l'instant remboursé que 200000 $ des 1568561,17 $ qu'il a volés aux contribuables canadiens avant de déclarer faillite.
Les douceurs de la vie
Le Journal a constaté au cours des derniers jours que Lafleur travaille sans s'éreinter à la tâche et sait encore profiter des petites douceurs de la vie.
Jeudi et vendredi dernier, Lafleur a fait son entrée Chez Alexandre peu après 13h pour disparaître pendant plus ou moins une heure dans la cuisine.
Comme il faisait beau jeudi, il a ensuite rejoint son ami et patron qui était attablé sur la terrasse avec le président du Grand-Prix de Montréal, Normand Legault.
Lafleur a servi une chaude accolade à M. Creton, qui lui a versé un verre de vin rouge. Une bouteille de champagne dormait paisiblement dans un seau à glace sur la table. L'ambiance semblait radieuse.
Vendredi, le temps était plus maussade et M. Lafleur a passé un peu plus de temps aux cuisines avant d'aller dîner au fast-food La Belle-Province, sur la rue Peel.
On est ici loin des grands vins de Meursault et de Châteauneuf-du-Pape que Lafleur consommait à profusion pendant sa cavale au Bélize, avant sa condamnation.
«Il épluche quelques légumes et ne reste jamais très longtemps», a rapidement laissé tomber un employé du resto.
Mais Alain Creton jure que Lafleur, vu son âge et son état de santé, travaille fort.
«Il travaille en cuisine, aide tout le monde, range la cave avec le sommelier, reçoit et contrôle la marchandise. Il travaille entre 20 et 30 heures semaine et gagne bien peu pour tout ce qu'il fait, environ 10 $ de l'heure», explique le restaurateur.
Hier, quand le représentant du Journal a rencontré Lafleur au John Sleeman Pub, juste audessus de Chez Alexandre, il était affairé à classer un fouillis composé entre autres de vieux sous noirs, de crayons ou de trombones, dans des tiroirs.
«Vous êtes bien aimable, mais je ne veux faire aucune déclaration», a-t-il poliment indiqué, déclinant l'offre d'entrevue.
L'HOMME AUX TROUS DE MÉMOIRE
Après avoir mené un train de vie princier sur le bras des contribuables qu'il a fraudés, le publiciste Jean Lafleur, impliqué dans le scandale des commandites, vit désormais en homme libre. Voici les faits saillants de son parcours.
1940 : Naissance de Jean Lafleur au mois d'octobre
1980 : Il devient commissaire à la commission scolaire Pointe-aux-Trembles.
1984 : Jean Lafleur fonde l'agence Lafleur Communication Marketing inc.
1984-1991: Il s'affirme en tant qu'homme d'affaires, faisant passer les revenus de son agence de 324000 $ en 1985 à 1,7 million.
1994-1995: Lafleur Communication récolte 52 000 $ en contrats gouvernementaux.
1995-1997 : Le Programme des commandites est lancé en 1995. Fin 1997, les revenus associés aux contrats gouvernementaux de Lafleur Communication bondissent à 16,3 millions de dollars.
2000 : Jean Lafleur vend son agence à Jean Brault, de Groupaction.
Mars 2002 : Le scandale des commandites éclate au grand jour.
Septembre 2004 : Début de la commission d'enquête Gomery.
Mars 2005: Jean Lafleur comparaît devant la commission Gomery. Son passage est remarqué en raison de ses nombreux trous de mémoire.
Septembre 2005: Lafleur Communication déclare faillite.
Avril 2007 : Un mandat d'arrestation pour fraudeest émis contre Jean Lafleur. Alors à l'extérieur du pays, il est déclaré fugitif par les autorités canadiennes, avant de se livrer aux policiers. Il plaide coupable à 28 des 35 chefs d'accusation.
27 juin 2007: Jean Lafleur est condamné à rembourser 1,6 million de dollars et à 42 mois de prison.
SON TÉMOIGNAGE
Enquêtant sur les 150 millions de dollars
de frais qu’auraient empochés en
commissions et en honoraires des agences
de publicité, le commissaire John Gomery
a convoqué Jean Lafleur à la barre des
témoins en mars 2005. Voici ce que son
témoignage a permis d’apprendre:
Entre 1994 et 1995, les contrats
gouvernementaux alloués à Lafleur
Communication Marketing (LCM),
entreprise fondée et dirigée par Jean
Lafleur, bondissent de 52 000 $ à 7,7M$.
M. Lafleur, son épouse, sa fille et son fils
Éric ont reçu plus de 12 M$ en salaire et
en bonis, de 1994 à 2000. LCM
également accordé de nombreux
contrats à la firme d’Éric Lafleur,
Publicité Dézert, pour l’achat d’articles
promotionnels.
Publicité Dézert achetait les articles,
puis les vendait à LCM en doublant le
montant de la facture. LCM les livrait
ensuite au ministère des Travaux
publics en ajoutant sa propre
commission de 12 %.
LCM facturait jusqu’à 245$ l’heure pour
du travail de manutention, d’emballage
et d’expédition d’articles
promotionnels.
Une dizaine d’employés de LCM ont
versé 1000 $ chacun en contribution
une candidate libérale en 1997.
En mars 2005, le témoignage de Jean
Lafleur, à titre d’ex-président de Lafleur
Communication Marketing, est marqué
par de multiples trous de mémoire, au
grand dam du commissaire, le juge à la
retraite John Gomery.
Le commissaire Gomery dira alors de
Jean Lafleur : «Il préfère passer
pour un imbécile plutôt que de
dire la vérité. LE BILAN FINANCIER DE LAFLEUR
ACTIF : 0 $
DETTE :
Revenu Canada : 180 809,20 $
Revenu Québec : 173 804,72 $
Procureur général du Canada (amende imposée lors de sa condamnation) : 1 330 019,70 $
TOTAL : 1 684 633,62 $
GAINS DES DERNIÈRES ANNÉES :
Vente d'actifs pour environ 315 000 $
Vente de sa maison en février 2005. Gain de 1 447 266 $ déposés dans un compte bancaire au Liechtenstein.
M. Lafleur possède un compte REER autrefois évalué à 411 682 $, mais qui ne contenait plus que 41 054,35 $ quand le fisc a tenté de le saisir en juin dernier.