NOTRE CRITIQUEDélivrez-moi- Vu et commenté par Martin Morin 12-05-2006 | 04h00
Denis Chouinard construit tranquillement sa carrière de cinéaste. Après avoir produit quelques courts métrages passés presque inaperçus - faut-il s'en surprendre puisqu'il en est de même pour tous les cinéastes - Chouinard coréalise en 1997 un premier long métrage intitulé Clandestins. Il se fait ensuite remarquer un peu plus avec son deuxième long métrage L'Ange de goudron, choisi comme film d'ouverture du Festival des Films du Monde de Montréal 2001.
Le jeune réalisateur semble aimer le risque et l'authenticité dans l'art. Pour un cinéaste (qui travaille au scénario comme à la réalisation) comme tout autre artiste, le risque de sombrer dans la facilité et l'impertinence dans le traitement dépend presque directement de la distance qui sépare l'expérience personnelle de l'artiste du sujet dont il traite.
Dans le film L'Ange de goudron, Chouinard s'intéressait à une famille d'immigrants vivant des moments difficiles liés à leur intégration à la société québécoise. Même si l'on pouvait très bien y discerner les intentions touchantes de sollicitude du réalisateur envers la réalité immigrante, on sentait néanmoins que Chouinard n'était pas parvenu à saisir ou à rendre pleinement la gamme d'émotions découlant de cette expérience difficile que peut être l'immigration. Pour ainsi dire, il n'est pas parvenu à faire le pont entre sa réalité de Québécois «pur laine» et celle d'immigrants, nous offrant un traitement quelque peu distant du sujet. Avec le film Délivrez-moi, Chouinard s'attaque à une autre réalité qui n'est sûrement pas la sienne, celle d'une femme qui sort de prison après avoir purgé une peine de 10 ans.
Cette circonlocution explicative sur la distance entre le sujet et l'expérience personnelle du cinéaste a pour but précis de souligner le choix judicieux de la part de Denis Chouinard de recourir aux services d'une femme scénariste, en l'occurrence Monique Proulx, pour coécrire la trame de Délivrez-moi. Il s'agit là d'un élément clé concourant à l'authenticité des personnages et du film en général. Pour développer un scénario traversé par les relations de trois femmes de trois générations différentes qui soit crédible, la contribution d'une femme s'imposait. La distribution s'avère également pertinente et efficace. Annie (Céline Bonnier), sortant tout juste de prison, va rejoindre sa fille (Juliette Gosselin qui a joué dans Nouvelle-France, Histoire de famille et Familia) qui vit chez sa belle-mère (Geneviève Bujold). Dans ce film tridimensionnel, Annie cherche d’une part à s’intégrer à la société, souhaitant repartir à neuf et d’autre part à renouer contact avec sa fille, malgré les réticences de sa belle-mère. Une troisième dimension vient pimenter les deux premières avec un ingrédient à saveur de thriller, à savoir si Annie a vraiment tué son ami de cœur, ce que le spectateur n’apprendra qu’à la fin.
Suite à sa sortie de prison, Annie se trouve rapidement un emploi dans une usine métallurgique où elle rencontre un nouveau copain (joué avec beaucoup de justesse par Patrice Robitaille) qui comprend plus ou moins bien sa situation. Malgré une mauvaise réputation, des problèmes de conscience ainsi qu’un soutien inexistant de la belle-mère et intéressé de la travailleuse sociale, Annie fait tout pour se rapprocher de sa fille avec laquelle, dans un élan de liberté, elle rêve de partir dans l’Ouest canadien. Après diverses épreuves et non les moindres, elle réussira à se faire aimer de sa fille. Par ce film aigre-doux, Denis Chouinard et Monique Proulx nous présentent la vie difficile de cette femme tout en nuances alors qu’il aurait été facile de la présenter comme une victime ou comme une ratée. Céline Bonnier joue à merveille le rôle de la fille au passé lourd qui veut s’en sortir après la prison. Instable, rêveuse mais n’ayant pas perdu le goût de vivre, la manipulatrice et sensuelle Annie oscille entre la volonté de reconstruire sa vie et ses réflexes de rebelle frivole. Même si sa volition vacille parfois, elle maintient le cap comme elle le peut pour réintégrer la société. Ce film a l'avantage d'être original et de nous exposer à une thématique rarement abordée au cinéma, surtout dans le paysage québécois. Sorti en salle quelques jours à peine avant les attentats du 11 septembre 2001, L'Ange de goudron, dans lequel se tramait d'ailleurs un attentat, avait souffert d'un manque de visibilité suite aux événements de New York. Cette fois, le bruit plus modeste entourant la promotion du film Code Da Vinci ne devrait pas nous faire oublier d'aller voir le très bon film Délivrez-moi qui, heureusement, sort en salle une semaine avant la superproduction.
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