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© Le Journal/Donald Courchesne |
Marcel Sabourin |
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LE RETOUR
Le choc des hommes
Claudia Larochelle
01-11-2008 | 04h00
Harold Pinter. Un nom
qui à lui seul crée le
malaise, fait avaler de
travers et n’augure rien
de naïf et de paisible.
C’est pour ces raisons
que le théâtre de ce
Britannique attire tant
et qu’il ramène sur les
planches Marcel
Sabourin dans Le
Retour. L’idée de jouer
la crapule était loin de
lui déplaire.
Il n’aurait pas pu refuser de jouer Max, ce
père de famille vil et bas. Un être autour
duquel les trois fils gravitent, méfiants,
complexés, à la fois guerriers et victimes,
incapables de quitter complètement le bercail,
comme en témoigne le fils aîné, qui rapplique
avec sa femme.
Une bête sommeillait au coeur de ce nid
familial. C’est lui qui la réveille en revenant,
provoquant un choc entre les
hommes, entre le présent et le passé,
entre le rêve et la réalité.
Cette bête
rugit, nourrie pendant des années à
grands coups d’hypocrisie, de souvenirs
douloureux, de tabous, de faussetés ou
encore de sauvagerie sexuelle catalysée
par le seul personnage féminin de cette
pièce mise en scène au TNM par Yves
Desgagnés.
UN RÔLE LIBÉRATEUR
Quand il a invité Marcel Sabourin à jouer ce
personnage de père, le metteur en scène Yves
Desgagnés a sans doute sorti ses jolis gants
blancs, sa voix la plus douce et suppliante… à
moins qu’il n’ait choisi d’être comique, drôle
et détaché… Chose certaine, il était à peu
près sûr que son ancien enseignant de l’École
nationale de théâtre allait décliner.
«Les rôles très agressifs nous libèrent
beaucoup de la vie de tous les jours, on
crache notre venin, c’est très agréable…»
explique Marcel Sabourin. Il admet qu’il
joue moins, qu’il se plaît à travailler autant
qu’à ne rien faire chez lui, sur la Rive-Sud.
C’est aussi ça, le bonheur dans la vie de ce
grand acteur d’ici. Ça et le goût du Cinzano
qu’il boit à l’occasion, celui de tenir le verre
froid qui contient ladite boisson entre ses
mains, de jaser, de retrouver ses complices
de scène, comme Benoît Girard qui l’attend
à la table d’à côté au Café du TNM pour casser
la croûte avant une répétition. Répétition
qui se terminerait au lever du soleil que
ça ne le dérangerait même pas.
RÉVOLTES
Juste après, à l’issue de quelques éclats de
rire, d’une franche camaraderie qui lui donne
l’air plus jeune, avec son éternelle passion
pour le jeu, les mots, beaucoup les
mots, celui qui est aussi scénariste entrera
dans la peau de ce père étrange au coeur
d’une dramaturgie empreinte des inquiétudes
et des révoltes de la seconde moitié
du XXe siècle, mais qui trouve encore des
échos aujourd’hui.
Dans ce huis clos sévissent les guerres
entre gars, pour le pouvoir de la meute, le
contrôle du féminin. Les liens familiaux font
mal, heurtent nos conventions, peuvent
pourtant ressembler à ce qui se passe chez
d’autres. Marcel Sabourin a trouvé l’espace
attirant dans cette zone minée par les affres
de l’enfance, par des pulsions violentes et
brutales.
Le grand rire noir du désespoir
Tic-tac, tic-tac… Le Retour, de Harold Pinter,
met en scène des personnages au bord de la
crise de nerfs, des bombes à retardement
sur le point d’exploser. Leur danse est
sauvage, à peine dissimulée.
Le Max joué par
Marcel Sabourin pourrait actionner le
détonateur à tout moment. Entre l’acteur et
ce personnage, il y a un monde.
Marcel Sabourin ne pose pas de
bombes. Contrairement à Lenny,
Teddy et Joey, les garçons de Max,
son personnage dans la pièce, ses
propres quatre fils ne se détruisent
pas dans une hypocrisie familiale, ne
vivent pas coincés entre l’amour et la
haine de leur paternel.
«C’est un
héritage pourri, un mauvais univers,
maléfique, irrespirable que Max leur
lègue. Mais c’est aussi une drôle de
pièce, je l’ai acceptée pour ça, parce
qu’on peut en rire, d’un rire noir de
désespoir», souligne l’artiste.
© PHOTO LE JOURNAL – DONALD COURCHESNE |
Patrice Robitaille, Marcel Sabourin, Hubert Proulx et Jean-François Pichette. |
Dans sa réalité, à son quatuor de fistons,
dont l’acteur Gabriel Sabourin,
avec qui il jouait la dernière fois au
théâtre en 2006 dans
Un certain Stanislavski
dans une mise en scène de
Louis Choquette, il a mis de l’avant les
valeurs humaines, leur a appris «le
gros bon sens», a surtout fait de son
mieux comme père de famille.
RETOUR ESPÉRÉ AU JEU
L’homme de 73 ans a le sens de
l’humour et de la répartie, l’oeil vif et
charmeur. Comme le retour de son
fils prodigue dans la pièce de Pinter,
le sien sur les planches ne risque pas
de passer inaperçu.
«Je vais vous dire
que je suis plus capable d’entendre
les acteurs dire qu’ils ont eu du plaisir
à jouer avec leurs camarades, que
c’était donc l’fun… Je ne suis plus
capable, c’est un gros cliché, mais
c’est vrai que c’est ça», précise-t-il.
Il admet aussi sans gêne que le
métier d’acteur correspond dans la
plupart du temps à une véritable «vie
de pacha», que le plus souffrant, ce
n’est pas le stress des premières, pas
non plus les petites angoisses de jeu
ou les périodes un peu plus
creuses, c’est quand, avec le
temps, ceux qui ont partagé ses
loges et ses planches commencent
à tirer leur révérence,
emportés par la Grande Faucheuse.
DEPUIS MANDIBULE
Luc Durand, Marc Favreau, Jean-
Louis Millette, ceux avec qui il a créé
Les Croquignoles dans les années
1960, sont tous morts. Le réalisateur,
son assistante et ceux qui gravitaient
autour aussi. Juste d’y penser lui fait
mal. Une douleur sournoise qui lui
rappelle qu’il n’a justement plus
l’âge de quand il portait les habits de
Mandibule…
«C’est effrayant, c’est l’affaire qui
fait vieillir d’abord. J’ai eu quatre
enfants qui ont tous des enfants
et ça ne m’a pas fait vieillir de me
retrouver grand-père, mais de
perdre des copains et copines, ça,
c’est dévastateur.»
Leur perte le désole. Il compare le
décès de ses amis de jeu à ceux des
joueurs d’une même équipe de hockey
qui mouraient les uns après les
autres. C’est bien plus ça que ce rhume
dont il essaie de se débarrasser
avant le début des représentations
qui titille Marcel Sabourin. «On ne
peut pas tout contrôler. J’ai compris
ça.»
Ça n’a pas toujours été le cas. J’insiste
pour lui rappeler que c’est l’expérience
de la vie qui inculque ça,
qu’à 20, 30 ou 40 ans, on obsède avec
tout et rien. Il éclate de rire.
-
Le Retour, de Harold Pinter, mise en
scène de Yves Desgagnés. Avec
Benoît Girard, Noémie Godin-
Vigneau, Jean-François Pichette,
Hubert Proulx, Patrice Robitaille et
Marcel Sabourin. Au TNM du 4 au
29 novembre.
Questions d’hommes…
Max a eu trois fils. Il y a aussi l’oncle Sam, chauffeur
privé incarné par Benoît Girard. La mère a trépassé
depuis un moment. Les voilà donc seuls, entre
hommes, dans toute la « splendeur » de leur
masculinité.
Mais il y a aussi Ruth, unique femme de
la bande, épouse de Teddy, convoitée de tous et
jouée par Noémie Godin-Vigneau. Au-delà de sa
féminité, les hommes dominent le tableau avec ce
qu’ils ont de plus vil et de plus somptueux.
Dans la
peau de Teddy, Lenny et Joey, Jean-François
Pichette, Patrice Robitaille et Hubert Proulx se
battront dans la même arène. Pour se réchauffer
avant le lever du rideau, un questionnaire…
Le père, joué par Marcel Sabourin, occupe une place
centrale dans cette pièce. Dans le réel, quelle sorte de
papa êtes-vous?
Jean-François Pichette: «Je suis un beau-père. J’ai tripé
avec le fils de ma blonde, comme mon père faisait avec moi,
tout en faisant respecter les règles des parents.»
Hubert Proulx: «J’espère que je n’ai pas d’enfants! (rires)
Je pense que je vais être un père attentionné qui va
prendre le temps de montrer des choses, mais je sais aussi
que je serai exigeant.»
Patrice Robitaille: «Je fais mon possible et j’espère être
un bon papa.»
Ruth exerce une véritable fascination quand elle
arrive au sein de la famille. En quoi les femmes vous
fascinent-elles?
J.-F.P.: «Bien sûr qu’elles me fascinent; je n’ai aussi
jamais pensé que nous pouvions avoir des liens autres
qu’égalitaires, cela va de soi.»
H.P.: «Totalement. Je suis un homme à femmes. J’adore
la féminité sans être macho ou misogyne, j’aime leur
mystère, leur intelligence, leur pouvoir de séduction, leur
délicatesse…»
P.R.: «C’est ce qu’il y a de plus beau. Bon. Puis c’est l’fun
d’essayer de trouver un équilibre entre ces deux sexes
opposés et complémentaires.»
Les personnages de Harold Pinter sont des bombes à
retardement. Qu’est-ce qui vous fait exploser de rage?
J.-F.P.: «Les injustices.»
H.P.: «Je suis assez gentil et courtois, mais quand je vois
des injustices… aaarrrgghhh! Quand je fais face à l’incompétence
aussi. Des fois aussi, j’explose pour rien.»
P.R.: «Plein d’affaires. Des fois je me dis que je m’enrage
trop après des petites conneries de la vie, comme après des
objets ou des armoires de cuisine.»
Une gang de gars dans les coulisses du TNM…
Huuummm… Ça donne quoi?
J.-F.P.: «On n’a pas commencé encore, mais, déjà, on a
beaucoup de plaisir. Qui en douterait? Il y a une fille parmi
nous quand même, ce qui nous maintient dans un certain
décorum.»
H.P.: «Je ne vais pas le dire, c’est secret, faut que ça reste
entre gars…»
P.R.: «C’est fort sympathique et pas trop compliqué.
On est tombé sur une belle gang. Il y a une fille avec nous
aussi, il ne faut pas l’oublier, elle fait partie de la gang.»
Quelques mots sur Harold Pinter
- Cet écrivain, dramaturge et metteur en scène
britannique a célébré ses 78 ans le 10 octobre.
-
Il a reçu le prix Nobel de littérature en 2005.
-
Il a causé tout un scandale en 1977 en quittant sa
femme, l’actrice Vivien Merchant, pour Lady Antonia
Fraser. Sa pièce Betrayal a la réputation d’être
une description de cette liaison, mais elle est plutôt
basée sur une longue relation amoureuse qu’il a
eue avec la présentatrice de télé Joan
Bakewell.
- Il demeure depuis toujours la terreur des journalistes,
se pliant de fort mauvaise grâce au jeu
des interviews, répondant de façon aussi laconique
que ses personnages les plus endurcis.
- Le Retour a été créé à l’Aldwych Theatre de
Londres le 3 juin 1965 par la Royal Shakespeare
Company, dans une mise en scène de Peter
Hall.
- La pièce a remporté un Tony Award, le
Whitbread Anglo-American Theater Award et,
en 1966, elle a été créée à Paris dans une mise
en scène de Claude Régy.
- Pinter a repris le rôle de Lenny en 1969 et a
adapté lui-même la pièce pour le cinéma.
